Bébé qui boit un biberon

Dans la cour de récré, c’est toujours la même rengaine. La classe de grande section entonne en cœur un cruel refrain : « À 5 ans, Pierre n’a plus de dents… Pierre n’a plus de dents ! » L’intéressé, lui, reste seul, les larmes aux yeux. Chaque matin, Pierre scrute ses gencives, mais les quenottes blanches n’apparaissent toujours pas… Bien sûr, ses petites dents de lait noires ne lui font plus mal. Mais les moqueries de ses camarades sont une souffrance quotidienne. La dame dentiste a dit que « les premières dents définitives sortent vers 6 ans ». Son papa et sa maman lui ont traduit : il devait attendre environ 300 dodos pour avoir des belles dents, toutes neuves ! Pour Pierre, qui sait compter jusqu’à 30, ça semble beaucoup. 300 jours d’humiliations, 300 jours privé de boissons sucrées. Maintenant, même s’il fait des caprices, ses parents refusent de lui donner un biberon de soda pour le goûter. Pierre fait partie des « bébés Coca »…

« Bébés Coca » : de quoi parle-t-on exactement ?

Hélas, l’histoire de Pierre n’est pas totalement fictive. C’est une réalité dans de nombreuses familles. Ce phénomène touche de plus en plus d’enfants en France et dans le monde. La cause ? Les boissons sucrées bien connues du grand public. À priori anodines, elles engendrent de graves dégâts sur les dents de lait à peine formées.

On parle de caries précoces quand elles surviennent chez des enfants de moins de six ans. Dans certains cas, les premières taches sur les dents se manifestent bien avant. Nous voyons parfois des patients d’un an qui ne possèdent que quatre dents, toutes cariées. Il ne reste alors plus que les racines et nous n’avons pas d’autre solution que les extraire.

Propos d’Angéline Leblanc, dentiste à Roubaix, recueillis par Virginie Menvielle pour Médiacités Lille, juin 2022.

Les enfants victimes de ces graves problèmes dentaires sont surnommés les « bébés Coca ». On parle aussi de « syndrome du biberon » ou « carie du biberon ». Mais quelle est la cause de ce phénomène ? À titre personnel, je pense que les marketeurs ont trop bien réussi leurs campagnes publicitaires : nous assimilons les sodas à des moments agréables et conviviaux. La maman est perçue comme « cool » parce qu’elle donne du sucre à ses enfants…

Pub Capri-Sun de 2014 ou « comment faire au mieux pour ses enfants »

Certains parents, mal informés, biberonnent alors quotidiennement leur enfant avec des boissons sucrées, plates ou gazeuses. On pense forcément au Coca-Cola (ou au Pepsi), mais la liste s’étend aux :

  • jus de fruits (orange, pomme, raisin…) ;
  • eaux plates fruitées (Oasis, Capri-Sun…) ;
  • laits chocolatés ou aromatisés ;
  • sodas (Orangina, Sprite, Seven-Up…) ;
  • thés glacés (Ice Tea, par exemple)…

Qui sont les enfants touchés par la carie du biberon ?

L’enquête réalisée en 2022 par la journaliste Virginie Menvielle s’est concentrée sur la région Hauts-de-France. Néanmoins, ce fléau s’étend bien au-delà : en France, mais aussi à l’international.

Toutefois, on constate une corrélation entre la survenue de caries précoces et le milieu social de l’enfant. Angéline Leblanc, dentiste à Roubaix, a rédigé une thèse sur ce sujet en 2020. On peut notamment y lire que :

Selon la Drees, en 2013, […] seuls 8% des enfants de cadres en grande section maternelle avaient au moins une dent cariée, contre 30% pour les enfants d’ouvriers [en France]. De même, 24% des enfants d’ouvriers ont une dent non soignée, contre seulement 4% chez les enfants de cadres.

Profil des enfants porteurs de caries précoces reçus dans le service d’odontologie du CHU de Lille en 2019/2020, Angéline Leblanc, 2020.

En effet, les classes populaires sont moins informées sur les dangers de certains aliments. C’est encore plus le cas pour les familles en situation de précarité sociale. La visite chez le dentiste se fait souvent très tard, lorsque le problème est bien installé. Au contraire, les personnes plus aisées vont consulter dès les premiers symptômes.

Quelles sont les conséquences du syndrome du biberon ?

Une alimentation trop riche en sucre peut sembler anodine. Il n’en est rien : elle peut avoir de grandes répercussions sur la vie de l’enfant, à court et à long terme.

Une dégradation de l’émail, jusqu’à la dentine

Comme énoncé précédemment, l’atteinte de l’émail peut être tellement avancée, qu’il ne reste plus qu’une solution : retirer les dents de lait. Les enfants se retrouvent alors édentés jusqu’à la repousse des dents définitives. En attendant, ils peuvent souffrir de lourdes difficultés :

  • troubles de l’élocution ;
  • moqueries des camarades ;
  • adoption d’un régime restrictif.

L’estime de soi et la qualité de vie de l’enfant sont alors impactées de façon durable. Mais donner du soda à un bébé peut aussi dérégler son organisme.

Une addiction prématurée au sucre

Les bébés ont naturellement une attirance pour le goût sucré. Leur donner tous les jours des sodas aura forcément un impact sur leurs préférences alimentaires. Certains « bébés Coca » deviennent « accros » aux sodas, ce qui rend difficile toute modification des habitudes alimentaires. De ce fait, l’enfant peut refuser de boire de l’eau, du lait ou de manger certains aliments. L’accompagnement par un médecin nutritionniste peut vous aider.

Un microbiote déréglé

La flore intestinale est habitée par une multitude de micro-organismes. Un microbiote équilibré contribue à une bonne santé globale. Il se forme en partie grâce à la diversification du bol alimentaire. A contrario, un excès de sucre dérègle cette mécanique de précision. Une étude a montré que sa consommation excessive chez de jeunes rats affecte le microbiote.

Comment traiter le problème à la racine ?

Prendre de bonnes habitudes alimentaires et bucco-dentaires

Limitez impérativement le sucre : sa prise doit rester exceptionnelle. Vérifiez aussi que le bébé ne s’endorme pas avec un biberon (même de lait) dans la bouche. Le sucre naturel peut aussi faire des dégâts en stagnant au contact des dents. Pour plus d’informations, lisez les conseils bucco-dentaires de l’UFSBD.

Aller chez le dentiste dès les premiers signes de caries

Les personnes en situation de précarité peuvent redouter de se rendre chez un spécialiste, de peur de voir la facture exploser. Il est vrai que les traitements peuvent coûter cher. Néanmoins, sachez que le système de santé français prend en charge tous les frais à différentes périodes de la vie :

Les bonnes habitudes alimentaires sont bénéfiques dès le plus jeune âge

Être conscient que l’on est ignorant est un grand pas vers le savoir

Benjamin Disraeli, écrivain et homme d’État anglais (1804-1881)

J’ai conscience que le titre de cet article peut choquer. Toutefois, j’assume ce choix, car si l’information peut circuler et changer les habitudes alimentaires d’une seule famille, ce serait déjà une victoire. Je précise que ce texte n’a pas pour objectif de culpabiliser les parents ou les tuteurs légaux. Au vu du matraquage marketing dont sont victimes les enfants et leur famille, je pense qu’on ne peut pas leur jeter la pierre. Il n’y a qu’à regarder le nombre de publicités pour des biscuits, des céréales et des chocolats bourrés de sucre qui mettent en scène de jeunes enfants pleins de vie.

⏩ Vous aimeriez changer vos habitudes alimentaires, sans vous ruiner ? Cliquez pour découvrir tous les petits plats faciles du blog.

Sources :

Vous ❤️ ce contenu ? Vous êtes libre de le partager...